Partie 1 : Pérou, fear the Covid

   

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Wesh,

Cet article a été importé d’un autre vieux blog. Rédigé  pendant la crise COVID au Pérou.

 

Je suis arrivé au pérou pour suivre celle qui était ma copine à l’époque, le 25 février 2020.


Une fois sur le sol péruvien, nous avons mis peu de temps à décider de partir longer le Pacifique jusqu’à Tumbes par la Panamericana Norte, route que nous emprunterons grâce à la voiture des parents de ma copine. Je conduirai, cette dernière n’ayant pas eu le temps de repasser son permis. Avant le départ elle a refusé avec conviction la proposition d’un homme de lui vendre au noir un permis validé pour quelques centaines de soles, proposition courante ici (1 euro = 4,4 soles).

 

 Avant de partir, début mars, jamais je n’ai eu l’impression que sur le territoire le covid était craint. On me questionnait, moi le français, parce que le maladie se développait dans mon pays mais le ton relevait plus de la moquerie que de la véritable inquiétude. Certains péruviens étaient même persuadés que Lima éviterait la crise du fait de son climat océanique et doux. A ce moment-là, Trump, les Cubains ou les deux, je ne sais plus, prétendaient que le virus ne pouvait s’épanouir à une température supérieure à 24 degrés. 

 

Le dimanche précédant le départ pour le nord, nous étions à un anniversaire, celui d’une amie des parents de ma copine sur une plage du nord de Lima. A aucun moment de cette journée le mot Covid n’a été prononcé. La mère de ma copine nous répétait de faire attention pour le voyage mais ses craintes portaient sur la route, sur les logements. Personne à ce-moment là n’envisageait ce qui nous tomberait dessus quelques jours plus tard. Pourtant deux jours auparavant le premier cas de Covid avait été décelé dans la pays. Nous étions le 8 mars, et le lendemain nous partions pour le nord sans date de retour. Celle-ci serait fixée en même temps que la date de réunion de rentrée de ma copine, prof à la fac.

 

Sur la route du nord je t’avoue avoir changé d’avis sur la circulation en France après avoir subi celle du Pérou. Plus jamais je ne me plaindrai des mesures de sécurité routières françaises. Pourtant j’étais partagé sur le coup. Apprendre à conduire à la péruvienne pour moi voulait dire apprendre à m’autoriser ce qui m’était interdit en France. Je devais faire sauter mes blocages. Pour pouvoir être bien anticipé par les autres, il faut conduire comme eux. Après m’être plaint deux, trois fois de la conduite des péruviens j’ai fini par m’intégrer en doublant par le droite, par la bande d’arrêt d’urgence, même pas le trottoir pardois, en klaxonnant pour tout et n’importe quoi. Je dois avouer avoir aimé ça…au début…quel pied. Puis la nuit est tombée avec son lot de surprises : les pleins phares des uns, les phares éteints des autres, les cyclistes sur le bord de l’autoroute, les piétons qui traversent, ou qui vendent au milieu de la route…Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà connu une telle peur en conduisant.

 

Malgré ces obstacles, nous avancions vers le nord. Ce pays est merveilleux. La côte a quelque chose de magique, de primitif que je n’ai jamais connue ailleurs. La route est sans doute l’une des plus belles que je n’ai jamais faites. De Lima à Zorritos en passant par Trujillo et Mancora, des déserts aux plages vides en passant par des Oasis et des villages bourrés d’authenticité. Nous en prenions plein la vue.

 

Mais dés les premiers jours de voyages, tout s’accélère. Nous avons des nouvelles régulières de la France où l’épidémie commence à être prise très au sérieux. Les rassemblements de plus de 1000 personnes sont déjà interdits, et il est conseillé à ma mère de plus de 70 ans de rester à la maison. Nous entendons aussi qu’au Pérou le pays commence à imposer une quarantaine de 14 jours pour les personnes entrant sur le territoire. Un petit cousin éloigné s’apprête à monter dans son avion à Madrid pour rejoindre Lima à l’occasion d’une mission humanitaire de 3 mois. Il s’inquiète. Ma mère m’écrit pour me demander un avis, des conseils. Je décris la situation en écrivant qu’à sa place, je ferais le voyage. Pas de quoi s’inquiéter, au pire une petite quarantaine de 14 jours en arrivant lui fera une expérience. Le petit cousin, lui, prend la décision de ne pas embarquer. Ma surprise est grande. J’en rigole presque. Il faudra seulement quelques jours pour me démontrer qu’il a pris la bonne décision.

 

Les cas de personnes contaminées au Pérou s’accélère un peu mais pas assez pour que les malades soient anonymes. Dans un petit hôtel de Huancacho, sur notre route, nous regardons les infos. Les malades y sont suivis un peu comme dans une télé réalité. Leur âge, leur métier, leurs déplacements récents, leur nom et même parfois des images de leur maison, tout y passe. 

 

L’inquiétude monte. L’OMS vient déclarer le Monde en état de pandémie. Avant même que la décision soit prise en France – pourtant à un stade bien plus avancé de l’épidémie -Les écoles et les facs ferment au Pérou. Ma copine apprend qu’elle donnera ses cours à distance au premier semestre. Les réunions de rentrée seront également données à distance. Je plaide coupable de m’être réjoui de cette nouvelle qui nous permettait de prolonger un peu le voyage. Une semaine ça faisait court pour ce trip, nous pourrons prendre un peu plus le temps. Nous sommes à Mancora, nous continuons la route jusqu’à Zorritos. 

 

Le chambrage des français se transforme en méfiance. Je peux la lire dans les yeux de l’hôtelier à Zorritos et pas seulement dans ses yeux. Il ne m’approche pas. Il nous demande depuis combien de temps je suis sur le sol péruvien et si j’ai des symptômes. Ironie du sort à ce moment-là, nous sommes enrhumés. Je me cache pour renifler et tousser. 

Le Covid est devenu le sujet de toutes les discussions et tout ce qui sort d’Europe, le nouvel épicentre de la pandémie, est craint. Le Pérou interdit les vols en provenance de nombreux pays dont la France. La France ferme ses écoles, ses universités, ses garderies et confine les personnes de plus de 70 ans à domicile. Je pense à ma sœur prof, à ma mère confinée, elle qui deux jours avant m’avait écrit « si je ne sors pas, je meurs ». A ce moment précis on ne se rend pas vraiment compte de ce qu’il se passe. Manquant d’information sur cette maladie, on a vraiment l’impression qu’une situation apocalyptique s’installe en France. De mon coin de paradis je me sens coupable et surtout inquiet. Je pense à tous ces gens que je ne pourrai plus revoir avant que cette crise, dont on ignore la gravité, ne s’écoule. C’est un peu l’angoisse.

 

Ma tête est en France. J’entends à peine les mots de ma copine quand elle me dit que Vizcarra, le président péruvien, s’apprête à annoncer, selon les rumeurs, un confinement total. Le Péruviens sont très forts pour la rumeur, pour la fake news, du moins selon mes préjugés du moment. Nous sommes le 15 mars et il n’y a toujours pas de morts au Pérou. Un confinement ici est pour moi une idée saugrenue et une rumeur infondée. 

 

Vizcarra parle. La confinement est décrété jusqu’au 30 mars. A partir de minuit plus personne au Pérou ne pourra sortir de chez soit si ce n’est pour aller faire les courses. Une journée supplémentaire est toutefois laissée aux gens pour regagner leur domicile. Soit jusqu’à la nuit du 16 au 17 mars. Nous sommes à plus de 1200 km de notre appartement. 

 

Qu’est-ce qu’on fait ? On part maintenant ? On part demain matin ? On reste dans cet hôtel le temps du confinement qui ne durera pas longtemps ? Si on demandait des avis à notre entourage ? On regarde sur internet ? On va manger d’abord ? On met la télé ? On zzzzzzz….Finalement nous nous endormirons sans que notre réflexion n’est avancée d’un iota.

 

Le lendemain matin nous prenons la décision de partir. Nous avons une journée pour faire  1200 km. Google map nous propose un trajet de 20h.Nous verrons bien. On ne nous empêchera pas de rentrer chez nous. L’hotelier s’apprête à partir faire ses courses à Tumbes, la ville la plus proche. Il veut faire des réserves. Les quelques touristes qui occupaient les chambres en cet fin d’été sont sur le départ. L’angoisse qu’on lit chez certains se transforme en excitation chez les autres. L’excitation de vivre une situation inédite. Mais l’angoisse est bien présente chez les gens. Nous partons. Il est un peu plus de 9h. J’oublie dans l’hôtel un short et mon maillot de foot préféré, celui de l’équipe de Colombie. Quand j’ai commencé à écrire cette phrase, c’était pour mettre ces oublis sur le dos de la crise…Mais ça m’arrive tout le temps.

 

70 km plus tard, nous arrivons à Mancora. Nous devons retirer l’argent pour le trajet. Les queues aux distributeurs sont importantes. J’y entends discuter les touristes, parfois en français. Beaucoup s’affolent. Personne n’avait prévu ça. Le lendemain tous les bus et avions du pays cesseront de fonctionner, sans exception. Comment vont-ils rester confinés dans des campings ou des hôtels dont certains ne voudront bientôt plus d’eux ? Où vont-ils trouver l’argent pour rester ? Que faire ici, dans cette chaleur équatorienne, sans même pouvoir aller à la plage ? Nous nous sommes dit plus tard qu’il aurait fallu prendre le temps de proposer à des gens de les conduire au moins jusqu’à Lima, ville des ambassades et de l’aéroport international. On n’y a juste pas pensé.

 

Après avoir pris de l’argent et fait quelques courses nous repartons. En ce premier jour officiel de confinement, les premiers villages que nous traversons ne sont pas vides. Au contraire, rien ne paraît avoir changé. Les vendeurs ambulants sont encore foison, les restaurants, à qui l’état a exigé la fermeture, semblent pour le moment ouverts Sont-ils tous au courant ? Le confinement sera-t-il pris au sérieux dans le pays ? Ou alors cette journée est-elle une journée de tolérance pas seulement pour rentrer chez soit mais aussi pour prendre le temps de digérer cette mesure inédite ? Au Pérou une grande partie de la population passe son temps dehors. L’économie informelle représente une part importante du PIB et les aides de l’état sont moindres. Pour certaines personnes il est impossible de s’arrêter de travailler (l’état finira d’ailleurs par émettre une allocation temporaire à retirer à la banque pour les gens sans revenu pendant le confinement)

 

Nous roulons assez vite, en tout cas sans trop s’arrêter. On n’écoute pas trop les news péruviennes, la radio capte mal dans ce désert qui longe toute la côte nord. Nous passons Piura, la capitale du département (l’équivalent des régions en fait ici). Nous repassons en souriant un péage qu’on avait dû contourner à l’aller. N’ayant pas de liquide à ce moment et eux pas d’appareil à carte bleue, le péagiste nous avait indiqué un chemin bis où il faudrait payer une sole à un habitant du coin au lieu de la trentaine de soles normalement : le Pérou. 

 

Nous roulons, roulons, roulons. Nous arrivons à capter sur le téléphone le discours de Macron. Ca y est la France annonce le confinement total à son tour. C’est quoi ce bordel? Qu’est ce qu’on est en train de vivre ?

 

Sur la route il y a du monde, des bus, des camions. Touts douvent faire la route dans la journée. Nous passons Chiclayo, dans la vallée de la rivière Chancay. Nous avions à la base prévu de nous y arrêter pour visiter le musée des Tombes Royales de Sipan qui présente les découvertes provenant du complexe de Huaca Rajada, plus important complexe funéraire de la culture Moche, une civilisation pré-inca. Il n’en est évidemment plus question. Le musée est fermé comme tous ceux du Pérou.

 

 La nuit arrive déjà avec ses pleins phares, ses chauffards et ses camions encore plus nombreux qu’à l’aller. Nous allons arriver à Trujillo, la moitié du chemin. La journée de tolérance, celle qui devait nous servir à rentrer à Lima sera écoulée à minuit. Qu’est ce qu’on fait ? On s’arrête à Trujillo pour reprendre demain ? Malgré ma peur des camions fous, je souhaite continuer. Surtout je ne veux pas affronter la jour d’après, ses éventuels barrages, ses potentielles amendes. Un employé de station essence nous confirme que nous ferions mieux de rentrer à Lima cette nuit, que la route se fait bien de nuit. 

 

Notre décision est prise, nous pousserons jusqu’à Lima et je battrai mon record de temps passé au volant en une fois. Le téléphone sonne, après que la mère de ma copine ait informé son père de notre volonté de rentrer dans la nuit, ce dernier nous appelle. Il s’y oppose fermement. Il dit que les camions sont fous furieux, il préfère qu’on risque une arrestation le lendemain plutôt qu’on finisse dans un ravin en plein milieu du désert en pleine nuit. Je fais semblant de ne pas être d’accord mais il a raison. Nous dormirons dans un hôtel routier à la sortie de Trujillo dont la gérante, méfiante du français que je suis, a fini par nous laisser rentrer sans m’approcher. Ironie du sort, l’hôtel se trouve juste à côté du temple de Chan Chan, site archéologique de l’époque Chimu que nous avions visité à l’aller. Nous ne sommes donc pas loin non plus de la plage de Huanchaco des prétendus premiers surfeurs au monde. Sur leurs bateaux en forme de babouches, les pêcheurs pré-incas de Huanchaco sont ici en effet considérés comme les véritables pionniers de ce sport.

Bâteau des pêcheurs pré-inca. Leur position agenouillé sur le bâteau ont fait d’eux les premiers surfeurs de l’histoire de l’humanité selon la version locale.
Temple de Chan Chan

 

 



Après une petite soirée à getter les informations télévisées sur l’état des routes le lendemain, une petite nuit, nous repartons avant 5h sans en savoir plus sur le risque couru. Quel contraste avec la veille. Il n’y a personne. Exit les bus. Les camions et les voitures se font rares. Les barrages de la police viennent troubler cette tranquillité. Nous en passerons deux entre 6h et 7h. Avec nous les flics la jouent cool. Contrôle d’identité, demande d’explication sur les raisons de notre voyage, rappel que nous sommes hors là loi en ce deuxième jour de confinement mais tolérance. Le temps perdu et le stress provoqué par ces barrages est largement atténué par la beauté de la lumière de l’aube sur le désert séparant Trujillo de Lima. Cette autoroute est magnifique. Des vastes étendues de sable à perte de vue d’un côté et de l’autre pacifique bordé à cet endroit par des plages désertes car inaccessibles. Nous sommes émerveillés. Au bout de la route, l’enfer de Lima. Profitons. Je ralentis.

 

 

 

Plus nous nous rapprochons de Lima, plus les barrages se font nombreux. Nous resterons bloqués près d’une heure par la police à un péage, sans savoir pourquoi et sans même être contrôlés. Un travailleur qui fait sa sieste à demi nu sur la remorque d’un camion se fait réveiller promptement par les klaxons.

Ca sera le dernier barrage de police. Arrivé dans la gigantesque agglomération de Lima c’est l’armée qui se charge de filtrer. Nous subirons plus d’une dizaine de contrôles jusqu’à la maison, provoquant parfois de embouteillages monstres. Des fils de voitures à l’arrêt, des gens descendant de leur véhicule, des camions blindés énormes de l’armée, bienvenue dans « the Walking Dead ».

Aucun militaire ne nous pose problème. Ils veulent surtout maintenir la distance avec ma tête de français. Il vérifie notre adresse, nous demande de rentrer au plus vite chez-nous et nous incite à porter un masque dont nous apprenons qu’il est déjà obligatoire.

La journée est tellement belle. Nous allons être enfermés. Sur la toute fin du trajet nous tentons d’emprunter la route du Malecon (la jetée) pour voir la mer. Ce n’est pas possible. Toutes les routes longeant la mer, ainsi que le périphérique sont fermées par l’armée. L’Ambiance dans Lima est irréelle.

 

 

 

Arrivés devant l’immeuble nous déchargeons un partie la voiture, avant de ranger celle-ci dans une cochera (parking à louer). Nous louons le parking deux semaines dans une ville où toute circulation en voiture sera complètement proscrite dés que tout le monde sera rentré chez soit. J’en suis sûr, deux semaines de parking, ça sera suffisant…

 

Ca y est, nous voilà en quarantaine. Dés le lendemain je vais faire des courses (la seule raison légale pour sortir). Ce jour-là je suis ému. Emu de voir ces queues de parfois plusieurs heures aux boutiques, les masques et la peur sur le visage », ému de voir les péruviens agir avec les nouvelles contraintes, ému de constater que le Monde a changé. Je vais acheter des masques déjà en vente dans les « tiendas » (boutiques). Les premiers que nous trouverons seront en papier, au fil du temps ça progressera. Il faudra seulement quelques jours pour que tout le monde porte son masque dans la rue. Pendant qu’en France la polémique faisait rage sur les stocks de masques, les péruviens, eux, n’ont rien demandé. Ils ont fabriqué des masques, soit pour les vendre, soit pour les porter. C’est comme ça ici, on se débrouille et ça fait longtemps qu’on ne compte plus sur l’Etat. 

 

Photo de la queue au supermarché du coin pouvant parfois durer jusqu’à 3h

 

 

 

Pour cette même raison le confinement va être dur voir impossible pour beaucoup. Pas de chômage partiel, d’ailleurs le chômage est un concept très flou ici. Les allocations publics pour les chômeurs n’existent pas. Comme je le disais, une grande partie de l’économie est informelle. Un partie de la population n’a pas de compte en banque. C’est surtout pour eux que l’état a mis en place cette allocation de 400 soles pour les deux semaines de confinement à retirer en liquide dans les banques. Mais beaucoup n’ont jamais pu la retirer ni même, pour certains, su qu’ils y avaient droit. Pire, l’affluence entraînée par cette allocation a fait des banques un lieu de transmission importante du virus. Le Covid une maladie d’occidentaux qui touchent autant les riches que les pauvres comme on n’a pu le lire dans certains articles français ? Connerie. Ici ce sont les pauvres qui ont été les plus touchées. Ce sont les pauvres qui travaillaient dans les marchés, lieux le plus exposés au virus. Ce sont les pauvres qui cohabitent à trois générations dans une toute petite maison parfois sans eau courante ni électricité. Ce sont les plus pauvres qui ont du quitter leurs appartements car n’ayant aucun revenu pendant que leur boutique ou leur restaurant était fermé.

 

Nous, dans le quartier de Barranco, le Montmartre version Lima, honnêtement, on n’est pas si mal.

 

Le début du confinement à l’avantage d’être partagé avec la France. Les apéros à distance avec les amis français ou les réunions familiale sont nombreux. Même avec les gens du Pérou, la famille et les amis de ma copine, les relations se font à distance.

 

Pendant les premières semaines de cet enfermement nous ne voyons personne physiquement, ou presque. Le « syndicat » de l’immeuble a demandé aux habitants de ne pas se réunir ni d’occuper les parties communes tels que le bout de jardin. Seuls des emprunts ou des dépannages entre voisins nous amènent à nous entretenir très rarement avec eux. Les gens ont peur.

 

Les autorités péruviennes sont très strictes. Je fais parfois un détour par le bord de mer, pourtant interdit, en rentrant de mes courses. Un jour j’y vois un joggeur se faire arrêter et menotter par la police. Mon sac de course m’a, ce jour-là, sauvé la mise. Sans doute ma peau blanche aussi. Comme souvent ici. Une autre joggeuse, une française, sortie courir malgré l’interdiction se fera elle humilier par une animatrice télé star venue l’interviewer, puis humiliée aussi sur les réseaux sociaux. Epoque de dénonciation, tout le monde trouve ça normal, moi je vomis.

 

Plus tard un décret permettra à la police de tirer sur les récalcitrants même s’il ne s’agit pas de légitime défense. Même si nous n’entendrons pas parler par la suite, durant la crise, de violences policières dûes au confinement, rien que le fait qu’un tel décret soit écrit et accepté par la population montre à quel point la peur peut nous rendre tous fous.

Dans les mesures inédites, on peut parler de celles des permissions de sortie en fonction du sexe, un jour pour les hommes, un jour pour les femmes. Le président annoncera que les personnes n’appartenant à aucun des deux sexes pourront choisir leur jour de de sortie. Cette règle n’a duré qu’une ou deux semaines, avant de céder sous la pression de certains activistes.



Pendant qu’en France, le nombre de cas explose, au Pérou il y en a toujours assez peu pour que tous les jours les articles nous établissent une liste précise avec âge, sexe et comorbidités des contaminés. Dans les premiers jours du confinement il n’y a toujours pas de mort. « Ca sera fini dans deux semaines », « le gouvernement péruvien a pris les bonnes décisions à temps ». La gestion drastique de la crise ici rassure, le pays s’en sortira bien, pas mal de gens en sont convaincus, moi aussi. Par contre, de l’autre côté de l’atlantique les infos qui nous parviennent sont de plus en plus alarmantes voire larmoyantes. En début de confinement ce sont donc les infos françaises que nous regardons avec inquiétude dans cette période où on ignore encore beaucoup sur cette maladie.

 

Les courbes au Pérou montent lentement mais finissent par monter assez pour que le gouvernement renouvelle à chaque fois le confinement de deux semaines. Le nombre de cas n’explose pas mais il augmente. Le virus est bel est bien là. Le pays reste figé, en l’absence d’avion les touristes restent bloqués au Pérou, voire même parfois jetés des hotels, en attendant la mise en place des vols de rapatriement. Des groupes d’entraide se mettent en place entre français.

Pendant le confinement français, j’avais l’impression d’être un peu de retour au pays, de part la similarité de notre situation avec celle de mes proches, les nombreux skypes et l’écoute assidue des infos françaises. J’étais finalement aussi loin de mes proches qu’ils l’étaient les uns des autres. La France se déconfine le 11 mai. J’ai donc le sentiment étrange de quitter mon pays une deuxième fois.

 

C’est presque au même moment qu’a lieu la première réunion entre voisin sous le hall d’entrée. Nous sommes 5 ou 6, nous nous faisons tout petit, discret pour ne pas nous faire dénoncer. Les seuls voisins que le bruit éveillera viendront se joindre à nous, fous de joie de pouvoir voir enfin d’autres gens que ceux qui vivent sous leur toit. Ce soir là, c’est finalement une communauté qui s’est créée, la famille de la quarantaine.

 

Le 22 mai, le président Vizcarra qui nous avait demandé un « ultime effort » deux semaines auparavant, alors que les paris sur le déconfinement animaient les discussions, nous annonce en toute fin d’un discours, qui durera près de deux heures, que nous resterons confinés jusqu’au 30 juin. C’est le coup de massue. Alors que nous en sommes déjà à plus de deux mois d’enfermement, nous apprenons qu’il nous reste plus de 5 semaines à tirer. Dans notre réseau de voisins et d’amis de ma copine je suis en fait le seul à vraiment mal le prendre. Devant le développement de l’épidémie ici, les gens préfèrent leur sécurité, celle de leurs proches, à la liberté. Je les comprends. Moi je suis frustré car cela nuit évidemment à mon intégration et à ma recherche d’emploi. Mais je me fais tout petit pour ne laisser apparaître mes velléité anti-confinement que de rares fois. En contrepartie le gouvernement prend la décision de congeler les situations migratoires durant l’état d’urgence, ça fait donc un an que je suis officiellement au Pérou depuis trois semaines et qu’il me reste deux mois et une semaine sur mon visa tourisme.



J’arrête ce récit ici le temps de trouver un axe pour la suite car ma plume n’est pas assez bonne pour raconter l’ennui qui a suivi avec dynamisme. Quelques semaines plus tard, le Pérou aux installations sanitaires défaillantes, deviendra le pays le plus touché par le covid en termes de morts par habitant. Au moment où je finis ces lignes, nous allons fêter le premier anniversaire de l’état d’urgence, un an que le couvre-feu nocturne n’a pas été levé, un an qui a vu défilé trois présidents et cinq premiers ministres, un an qui a vu mourir plus de 100 000 personnes, directement ou indirectement du virus (dans ce chiffre on compte plus de 50 000 morts « indirects » du covid, les personnes qui n’ont pas pu être soignés d’autres maladies à cause des hôpitaux saturés). Paix à leurs âmes.



A suivre (peut-être)

 

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