La gramita : plage péruvienne secrète et authentique

   

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Raconter un secret, n’est-il pas le trahir ?


À l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas sûr de les diffuser et encore moins de les partager. Pourquoi ? La réponse est dans le titre. Essayer de faire du clic ou tenter d’être un bon gardien du secret, telle est la question que je me poserai durant toute la rédaction de cet article. Mais si jamais c’est publié, donc dans le cas où vous seriez en train de lire cette intro et donc sur le point d’apprendre ce secret, je vous en prie, gardez-le pour vous. C’est ok ? Alors c’est parti, ce secret je vous le raconte.


Il existe une plage et un village, à 300 km au nord de Lima mais pas tout à fait au nord du Pérou, puisqu’au sud de Trujillo. Quelques Liméniens ou Trujilliens viennent y prolonger leurs week-ends. Quelques étrangers panaméricaineurs* s’y arrêtent pour une nuit mais y passent finalement la semaine. Le village de La Gramita, dont le nom littéralement « la petite herbe » comme celles qui longeait la plage quand les premiers habitants, comme Jaimito, sont arrivés, n’en est pas vraiment un puisqu’il appartient à la ville de Casma. En France on parlerait de hameau donc. Et c’est d’ailleurs à Casma, à 20 km au nord, que ceux qui montent en bus seront descendus. On est dans le département d’Ancash, le même que Huaraz situé quelques 3000 mètres plus haut en altitude.


Il y a deux hôtels. L’hôtel La Gramita se trouvant à l’entrée du village, un bâtiment d’une allure normale, relativement loin de la plage mais avec une piscine sur le toit. Puis il y a l’hôtel Las Aldas, du nom des ruines pré-incas se trouvant un peu plus haut. Il y a une quarantaine d’années, un Italien vivant à Lima, à force de voyager pour le travail dans le nord du Pérou, a décidé de construire des cabanes sur cette plage. Sans doute était-il sous le charme de cette « caletta » (crique). Peut-être s’arrêtait-il pour faire une pause à pour voir le coucher de soleil et que le bruit des vagues s’écrasant sur les rochers ainsi que le bal des barques des pêcheurs lui permettaient d’oublier le quotidien et d’en rêver un autre.
Ou peut-être qu’il a juste vu le potentiel économique de cette plage abandonnée. On ne sait pas.

Photos d’un coucher de soleil qui auraient pu être prise par le fondateur italien de l’hôtel…mais non.

Photos qui auraient pu être prise par le fondateur italien de l'hôtel, mais non

En tout cas la vie de ce monsieur a pris fin en 2024 et ses enfants ont repris le flambeau. Parmi eux Aldo et Italo, présents lors de mon séjour. Il y avait aussi Manolo, d’une autre famille que celle du sang, possédant aussi des parts.


Cet immigré italien a construit des cabanes en bois, des petites, des grandes, des vers la plage, d’autres vers la roche. Chaque cabane a son petit barbecue, sa petite cuisinière, ses petits transats. C’est rustique. L’électricité alimentée par le soleil se coupe à minuit et se rallume vers 15 h. Et dans chacune d’entre elles vous écouterez la même musique, lors des barbecues ou de vos apéros en terrasse. C’est la musique du Pacifique, celle qui bercera vos nuits et rythmera vos jours. Contrairement aux grandes plages bordées de béton du sud de Lima, on trouve dans cet endroit un truc authentique, sauvage et discret.
On peut décrire trois parties de ce bord de mer. La première partie, celle sur laquelle donnent les cabanes, est faite de rochers troués par endroits de sable, qui deviennent des piscines où se tremper quand la marée monte. Puis en continuant à longer le bord, quittant le périmètre de l’hôtel Las Aldas en direction du village, on atteint la deuxième partie : une plage de sable fin souvent quasi déserte, seulement fréquentée par les quelques habitants des cabanes de l’hôtel. Enfin en continuant, on arrivera sur une partie un peu moins vide, un peu moins calme, celle du village de pêcheurs, celle de La Gramita où des Péruviens de Casma et d’ailleurs viennent passer la journée avec leur table, leurs parasols, leur cumbia et leurs chelas. Ils pourront choisir où déjeuner parmi la dizaine de cevicherías qui longent la plage de ce village dont les habitants ont pu au fil des années ajouter le tourisme à la pêche au rang de leurs activités principales. . Je ne suis pas assez sérieux pour le « blogging » de terrain donc seul me restent de vagues souvenirs et dans ceux-ci les maisons de la Gramita sont construites en bois , parfois avec un toit en tôle ondulée souvent rouillée ou bien recouvert d’une paille épaisse et foncée. Les maisons semblent fragiles. Elles sont souvent de plein pied, à l’intérieur,seulement quelques pièces fraiches et sombres donc la plus grande faisant office de salon et cuisine.

Moi c’est à la Choza Gramena que je suis allé déguster les plats de poisson. Ma première visite (incruste) chez ceux qui ont la seule télé du village a eu lieu un soir de Paris-Liverpool. A force d’incrustes, j’ai vécu avec eux un tas de petites aventures. J’y ai même appris à faire un sudado de pescado grâce à Lid la tenancière. Bon la vérité c’est que, persuadé que j’allais devenir un influenceur TikTok, moi je la filmais la Lid. J’espère d’ailleurs que j’aurai passé la barre des 40 abonnés au moment où ces lignes seront publiées.


Pour faire mon sudado, Lid, qui les cuisine mieux que personne, s’est servie dans le résultat de la pêche que nous avons ramenée avec Guillermo, son mari. Ici ça se passe comme ça, les hommes pêchent et les femmes vendent ce qu’elles peuvent au village. Un jour Guillermo, je crois dans les années 90, alors nomade naviguant de port en port, est venu pêcher à La Gramita, crique réputée alors pour son abondance de poissons. Soit environ 20 ans après les premiers pêcheurs venus de Casma au début des années 70. On dit que certains d’entre eux étaient des rescapés du tremblement de terre d’Ancash en 1970, le plus meurtrier de l’histoire du Pérou. L’épicentre était à 35 km au large de notre plage de La Gramita mais c’est dans la région de Huaraz, dans la Cordillère Blanche, que le nombre de victimes fut le plus élevé, après notamment l’engloutissement de la ville de Yungay par un glacier. Au total cette catastrophe fit 75 000 morts et 25 000 disparus.


Bref, ce n’est pas le sujet. Au moment de l’arrivée des premiers pêcheurs, La Gramita n’avait plus été occupée depuis l’ère du guano qui avait laissé ici quelques traces d’occupation. Le guano c’est cet engrais naturel constitué d’excréments d’oiseaux marins posé sur des îles au large des côtes péruviennes. Il est riche en nutriments et très bien conservé du fait de la rareté des précipitations dans ces régions côtières. Une source importante de revenus au XIXe siècle pour le Pérou, il a façonné les dynamiques sociales et économiques locales, souvent avec des conséquences écologiques et humaines importantes. Guillermo me parlera d’une autre période plus récente dans l’interview en bas de cet article pour l’exploitation du guano à La Gramita. Je ne sais pas s’il se trompe ou si le guano a connu d’autres ères par-ci par-là. Si je travaillais pour le Guide du Routard et que j’étais payé, j’aurais peut-être pris le temps de creuser mais franchement là j’ai pas le temps.


Revenons à Guillermo. À force de venir à La Gramita pour pêcher, il y est tombé amoureux, de Lid bien sûr. Donc il est resté là pour y faire deux enfants qui aujourd’hui étudient à Lima. Ici c’est une fierté quand les enfants partent étudier parce que, malgré la tranquillité apparente, pour les habitants la vie est plus dure que pour les touristes, surtout en cette période de pêche moins abondante. Cette dureté, certains me l’ont racontée, en refusant d’être filmés pour exposer un point de vue plus négatif que la carte postale qu’ils me décrivirent au micro. Il n’y a pas de terre cultivable, pas d’eau douce et peu de revenus. L’eau et les produits agricoles sont importés depuis Casma.

Guillermo sur le bâteau, en train de me montrer un truc incroyable du droit

Le manque économique saute aux yeux : cet endroit, puisqu’il est secret, attire finalement assez peu de touristes. En tout cas pas assez pour tous ces restaurants et boutiques de plages qui ont poussé dans le village. D’ailleurs Lid, avec son excellente cuisine, suscite quelques jalousies des restos voisins dont les terrasses, en cette fin d’été, restaient souvent vides. Donc quand on leur parle d’un projet de futur énorme complexe touristique, ils n’ont pas la même réaction que le voyageur bobo qui écrit ses lignes et craint pour la perte d’authenticité du lieu. Eux ils pensent revenus et on les comprend.


Et oui j’en ai eu des discussions dans ce village. Un soir en en revenant, j’ai croisé Inès qui faisait son yoga sur la plage. Inès, c’est une Péruvienne d’une cinquantaine d’années voyageant dans un van qu’elle a garé au milieu des cabanes de l’hôtel. Avec Inès on a parlé des ruines Las Aldas, ces ruines qui ont donné leur nom à l’hôtel et qui se trouvent juste au nord de celui-ci. Elle qui semble passionnée par l’histoire préhispanique, m’a dit que ces ruines étaient peut-être les plus incroyables qu’elle avait visitées au Pérou. Moi je n’avais vu que des restes de cailloux, des ruines de ruines dans un décor majestueux où les montagnes arides et désertiques plongent dans l’océan. Mais dans le récit d’Inès, ce qui est formidable, et à l’image de l’histoire préhispanique, c’est le mystère, l’énigme. Le lendemain j’y suis retourné donc avec l’envie de creuser. Je n’ai pas vu grand-chose de plus mais les billes transmises par Inès et mes quelques recherches m’ont permis d’imaginer mieux. J’ai voyagé des milliers d’années en arrière. J’ai vu les pêcheurs revenir de la mer et trier leurs poissons. J’ai vu les agriculteurs de Casma arriver au loin par une énorme route descendant de la montagne pour échanger leur coton et leurs haricots contre des produits de la mer. J’ai vu des « Aldiens » posés sur les monticules les yeux tournés vers le ciel comme pour l’étudier et l’implorer en même temps. Puis je me suis réveillé et j’ai continué de creuser. J’en ai d’ailleurs fait un article de ces ruines situées dans un paysage indescriptible et vous pouvez le lire ici.


Mango Capac au dessus des ruines

La Gramita, on devait y passer 4 jours et on y est resté deux semaines. En rédigeant l’article, j’ai réfléchi sur le thème du secret et voici ma conclusion : Franchement allez y que construction du complexe touristique et que cet endroit ne soit plus un secret pour personne. Et passez le bonjour à Lid et Guillermo de ma part svp.

*panaméricaineurs : ceux qui descendent la Panaméricaine en van ou en voiture, qu’ils ricane ou non.

Ci-dessous, vous trouverez les interviews Jaimito, un des fondateurs du village, et bien-sûr de Guillermo. Bientôt apparaîtra également ici l’interview de Lid Puis, tant qu’à faire, je vous ai mis toutes les autres photos.

@antoineelchaski

La Gramita est un village de pêcheurs près de Casma au Perou. Il est habité depuis plus de 50 ans et aujourd’hui nous partons à la rencontre de Jaimito, un de ses premiers habitants. La Gramita es un pueblo de pescadores cerca de Casma en Perú. Lleva más de 50 años habitada y hoy vamos a conocer a Jaimito, uno de sus primeros habitantes. #peru #lagramita #casma #perou #pesca #peche #ameriquedusud #americadelsur #jaimito #voyages #playa #plage #trujillo #chimbote

♬ son original – Antoine

Jaimito, de l’époque des fondateurs du village

Arthur, le pélican venu échouer sous la cabane

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